Le canard Harbred
Chasse et Pêche n° 52 du 25 septembre 1904
Les éleveurs d'oiseaux de basse-cour sont loin d'avoir produit, dans le groupe des canards, autant de variétés que dans le groupe des poulets.
Il faut les en féliciter, parce que la tendance qui a pour résultat d'augmenter le catalogue des noms, sans augmenter réellement l'intérêt de l'aviculture est une source de confusion
et de discussions stériles.
Si l'élevage s'est contenté de trois ou quatre races de canards comestibles cela tient à ce que les exigences de la consommation sont parfaitement satisfaites de cette manière,
et que l'on ne fait guère de sélection parmi les canards pour obtenir des races uniquement caractérisées par le plumage. Il est plus simple, lorsqu'on désire élever des canards dans un but ornemental,
d'employer les races naturelles qui présentent des types extrêmement variés et d'un si joli aspect que l'on ne peut rien désirer de mieux.
Mais néanmoins, l'apparition de variétés et le maintien par sélection de ces variétés qui prennent alors l'importance d'une race, mérite d'être signalée, ne serait-ce que pour l'étude des modifications
que la nature laisse opérer. Ainsi le canard de Harbred qui est issu du canard sauvage ordinaire, a fait, grâce à M. F. d'Hébrard de Saint-Sulpice, son apparition dans les expositions.
Le créateur de cette race a communiqué au journal Chasse et Pèche, les renseignements suivants sur l'origine du Harbred :
« J'ai commencé à créer la race avec un mâle Colvert (canard sauvage à col vert). Les femelles étaient delà petite race commune de ferme issue aussi de Colvert, mais marquées de noir et de blanc
très régulièrement. J'ai, dans la suite, racheté dans le pays celles qui se rapprochaient du type que je voulais obtenir. »
Cette déclaration, comme l'a d'ailleurs fort bien remarqué M. Vander Snick, nous fait penser qu'il existe depuis longtemps dans la Somme (car c'est dans cette région que M. d'Hébrard a obtenu
ses Harbred), une petite race commune dont on ignore l'origine et qui est caractérisée par un plumage assez semblable à celui du Harbred définitif.
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Or le croisement de ces canards domestiques de la Somme avec le canard sauvage n'a pas eu d'influence sensible sur le plumage) et puisque ce croisement s'est opéré en laissant une descendance
de produits féconds, nous sommes fondés à dire que canard Harbred et canard sauvage sont deux races de même espèce et dont l'origine première doit être rattachée au canard sauvage ordinaire.
Le phénomène qui a donné à la petite race de la Somme son plumage caractéristique, est sans doute celui qui agit sur beaucoup d'autres animaux. Des taches blanches, des manifestations d'albinisme
plus ou moins importantes apparaissent, se reproduisent avec régularité et ont pour conséquence soit un groupement différent des autres pigments,soit une exagération en quelques régions du corps de
pigments foncés ou noirs.
Or, le canard de Harbred a la tête, le cou et la poitrine d'un blanc pur ; une bande blanche étroite se continue scus le ventre et sous la queue, tout le reste du plumage est plus ou moins noir.
Les pattes sont roses tachées de noir, le bec gris bleu marqué de noir et bordé de rosé.
Les mâles diffèrent des femelles en ce qu'ils ont le dos plutôt fauve que noir, et cette particularité de coloration sexuelle est assez remarquable dans une race chez quj les sujets des deux sexes
sont éloignés des couleurs normales de l'espèce par l'effet des atteintes de l'albinisme.
Dans leurs allures ils ont beaucoup du ca. nard sauvage, ils volent fort bien et passent pour rejoindre les mares, au dessus des ar¬bres et des maisons. M. Vander Snick propose de ranger le canard de
Harbred dans la catégorie des « Appelants » qui comprend les canards volant en troupe et attirant dans leur vol jusque sur leur étang les canards sauvages de passage La taille du Harbred est
intermédiaire à celle du canard sauvage et du canard mignon.
Nous ne voulons ni préconiser son élevage, ni combattre l'idée de sa propagation. Ce qui nous paraissait intéressant, c'était de noter son existence et de rendre hommage à M. d'Hébrard de Saint-Sulpice
qui a fixé cette race et qui a eu le rare mérite d'en déclarer l'origine arrêtant ainsi les importations fictives qui auraient fait arriver un jour le Harbred, soit du Pôle Sud, soit des Indes anglaises.
Dr RAOUL
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Chasse et Pêche n° 52 du 25 septembre 1904
"Nous venons de recevoir une lettre de M. Fernand d'Hébrard Saint-Sulpice, château de Liercourt par Pont-Reiny, Somme (France). .Samedi-saint 1898* » La date, un jour d'abstinence, est admirablement
bien choisie pour traiter une question de canards, car à la rigueur la sarcelle, le canard et les autres oiseaux vivant sur l'eau peuvent, avec les poissons, compenser pour les estomacs exigeants
la privation de toute viande. D'après l'affirmation de leur inventeur, confirmée par des théories qui nous sont personnelles, le canard de Harbrcd serait bien fait pour réduire les abstinences des
jours maigres a leur minimum.
« " J'ai lu dernièrement dans votre très intéressant journal Chasse et Pèche , un article concernant le concours de Lille. Vous y consacriez deux ou trois lignes à ma race de canards de Harbred.
Vous la critiquiez en disant : » Les mâles ne sont pas pareils aux femelles, car ils n'ont pas comme elles le dos parfaitement noir. > » Vous avez tort, je crois, d'en faire un grief à cette race.
Comme toutes celles issues du canard sauvage, le mâle ne peut être entièrement pareil à la femelle. On peut même aller plus loin et affirmer que dans aucune espèce de canards - les labradors et les
albinos exceptés - le mâle n'est pareil à la femelle ; et je crois qu'une race peut être considérée comme parfaitement établie quand les mâles sont pareils entre eux comme les femelles le sont
entre elles. Pardon, il y a d'autres exceptions que pour les albinos et les mélanos qui sont les deux extrêmes ; les albinos comprennent tous les canards blancs ; les mélanos tous les noirs :
labradors, cayugas, japonais, duclairs; et j'y ai, un moment, par erreur, compris également les harbreds. 11 y a aussi les races Isabelle ou nankin, par llavisme, telles les pingouins et autres dont
nous ne nous souvenons pas pour le moment ; il y a la race bleue de Termonde, les duclairs bleus, dont nous avons avons oublié le nom, résultat du mélanisme combiné avec l'albinisme.
D'après une théorie que nous avons eu l'honneur de dévellopper devant la Société nationale de France, cette teinte dûe aux influences simultanées du blanc (absence de pigment) et du noir
(renforcement exclusif du pigment noir) aurait été obtenue et fixée afin de concentrer sur le même caneton la belle apparence du blanc et en même temps la délicieuse saveur relevée du noir.
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« C'est le cas (le mâle différant de la femelle) des Harbred, dont je m'occupe depuis de nombreuses années et que j'ai exposés pour la première fois, en 1897, au concours agricole de Paris.
« Depuis cette époque, je n'ai pas eu à me plaindre; ils ont obtenu beaucoup de prix. Mais comme j'attache une grande importance à votre opinion, je voudrais vous faire partager ma manière de voir.
» Mes Harbred n'ont pas une goutte de sang labrador ; et pour que les mâles eussent le dos pareil à celui des femelles, il faudrait qu'ils fussent issus de cette race entièrement noire.
» J'ai élevé déjà plus de 400 mâles de cette race, et les plus longues plumes du dos ont toujours été d'un brun foncé, mais jamais noires. J'ai encore actuellement plus de 70 sujets harbred ;
ils ne diffèrent point. Mais je voudrais que vous puissiez voir ces canards groupés dans une pièce d'eau ; vous seriez surpris du ravissant effet de ces têtes blanches ressortant sur un plumage foncé.
Ils perdent beaucoup au concours; c'est dans leur élément qu'il faut les voir.
Quand ils sont loin de l'eau, ils y vont en volant et passent au-dessus des arbres et des maisons tout à fait comme les sauvages. Ils font un effet magnifique. On ne peut s'en faire une idée sans les avoir
vus passer en bande.
J'ai obtenu cette race à force de soins et de dépenses; j'en élève par centaines tous les ans. Elle n'a pas sa pareille pour la ponte et sa chair est aussi délicate que celle du colvert.
- Oui, monsieur, je me permets de recommander ces petits canards à votre bienveillance éclairée. J'ai été surpris qu'on les eût mis à Lille dans la même classe que les mandarins.
On ne doit jamais, mettre en comparaison une race telle que le créateur l'a faite avec une race telle que l'homme l'a obtenue par sélection (1).
Ce devrait être un principe fondamental de toute exposition d'aviculture, car autrement pourquoi ne pas mettre dans la même classe des tadornes et des canards de Rouen ?
" Veuillez agréer, etc.
- Fernand d' Hébrard St-Sulpice, membre de la Société d'Aviculture de France. »
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SITUATION ET RECONSTITUTION
Le canard Harbred n'a pas survécu à son créateur. Mr d'Hébrard l'avait présenté à plusieurs expositions , ainsi qu'il l'avait mentionné , mais aucun éleveur ne lui a emboîté le pas.
Ce cas illustre bien le fait qu'une race nouvellement créée doit être le fruit d'un travail de plusieurs éleveurs.
Sa reconstitution est tout à fait possible en partant de colverts noirs & blancs. Nous l'avons tentée et en partie réussie après quelques années de sélection , à titre expérimental uniquement.
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